about us

programs

publications

reading room

press

support us

contact us

home

Tempête politico-judiciaire autour du mariage homosexuel aux Etats-Unis.
Les gays convolent en masse à San Francisco

By Annette Levy-Willard et Pascal Riche
samedi 21 février 2004   - Libération
Los Angeles, Washington de nos correspondants

Depuis plus d'une semaine, en direct à la télévision, les Américains peuvent voir des couples gays sortir, tout sourire, de la mairie de San Francisco. Sous une pluie de bulles de savon multicolores, ils et elles s'embrassent et brandissent, triomphants, leur certificat de mariage. Inespérées pour les défenseurs des droits des homosexuels, ces images de bonheur ont déclenché un vaste tourbillon politico-judiciaire, qui embarrasse, en pleine campagne électorale, tant George W. Bush que son probable adversaire John Kerry (lire ci-contre).

Près de 6 000 homosexuels et lesbiennes se sont déjà mariés à San Francisco. Ils affluent de toute la Californie, de tout le pays et même de l'étranger. La brèche a été ouverte par le jeune maire démocrate, Gavin Newsom, 36 ans. Constatant que la Constitution californienne interdit toute discrimination, il a décidé que les gays avaient le même droit au mariage que les autres. «J'ai prêté serment pour défendre la Constitution de mon Etat, et c'est ce que je fais», a expliqué le maire, lui-même jeune marié (avec une femme). En quelques jours, Newsom est devenue une star, adulée ou haïe. Jeudi, prolongeant son offensive, il a déposé un recours en annulation contre une loi californienne, adoptée en 2000 à l'issue d'un référendum, qui interdit explicitement les mariages gays.

Contre-offensive.

De leur côté, les associations conservatrices de défense de la famille ont saisi la justice pour faire cesser ces mariages et invalider ceux qui ont déjà été prononcés. Deux juges doivent se prononcer, la semaine prochaine, un troisième a repoussé sa décision à fin mars. Arnold Schwarzenegger s'est précipité dans le débat, accusant le maire de San Francisco de s'être placé hors la loi. Le nouveau gouverneur de Californie a toutefois pris la peine de préciser qu'il soutenait le contrat d'union civile pour les homosexuels. Quant à Bush, il s'est déclaré «troublé» par la situation et n'a pas exclu d'intervenir pour «protéger le mariage entre homme et femme». La droite religieuse le pousse à faire passer un amendement à la Constitution américaine.

La décision prise par la «capitale des gays» n'est pas un événement folklorique isolé. Elle s'inscrit dans un vaste mouvement, qui agite la société américaine depuis quatre ans. Paradoxalement, c'est dans l'Amérique de Bush que la cause des homosexuels aura le plus avancé. Juste avant son élection, le Vermont s'était doté d'un contrat d'union civile. Initialement perçue comme une hérésie, cette initiative a été imitée par la Californie, avec son contrat de «partenariat domestique», le New Jersey et Hawaii. En juin dernier, la Cour suprême des Etats-Unis, pourtant majoritairement conservatrice, a annulé les lois des Etats qui, tel le Texas, criminalisaient encore la sodomie. En juillet, deux provinces du Canada voisin ont autorisé les mariages gays. En novembre, la Cour suprême du Massachusetts a décrété que l'interdiction du mariage homosexuel était contraire à la Constitution de cet Etat. Les élus du Massachusetts s'apprêtent, en mars, à entrer dans un vaste débat en vue de modifier leur Constitution pour aménager la décision des juges suprêmes. Si une majorité ne se dégage pas, les mariages gays seront légaux dans cet Etat dès le 17 mai... Enfin, jeudi, le maire de Chicago, Richard Daley, a déclaré qu'il ne verrait pas d'inconvénient à marier deux personnes du même sexe : «Ils s'aiment autant que les autres», a-t-il déclaré.

Métamorphose.

A la télévision, l'homosexualité est de plus en plus banalisée et souvent présentée positivement. Des amuseurs gays apparaissent dans les talk-shows ; des émissions mettant en scène des homosexuels rencontrent un vrai succès dans le grand public. Un feuilleton, The L Word (L = lesbienne), est diffusé depuis un mois par Showtime. Sur Bravo, une émission lancée l'an dernier, Queer Eye For a Straight Guy, (Libération du 13 janvier)est devenue très populaire. Son principe : un hétéro balourd est relooké par cinq pédés sympathiques et joyeux. Ils refont sa garde-robe, son mobilier, sa coiffure, lui apprennent à se raser, etc. A la fin, la femme du bougre applaudit la métamorphose...

Certes, la grande majorité des Américains restent hostiles aux mariage entre deux personnes du même sexe. Mais les esprits évoluent vite : «Même si les juges annulent les mariages de San Francisco, le débat national est lancé. On ne discute plus de la nécessité de contrats d'union homosexuelle mais seulement du "comment" de ces unions. Même les opposants au mariage gay parlent aujourd'hui d'union civile. C'est un énorme progrès», constate ainsi Brad Sears, directeur du Williams Project, le think tank de la faculté de droit de l'université de Californie, qui étudie le rapport entre orientations sexuelles et institutions publiques. Les milliers de nouveaux mariés de San Francisco, dont certains vivent ensemble depuis dix ou vingt ans, ont brisé l'un des derniers tabous : l'Amérique a vu que ces couples de même sexe pouvaient convoler sans que le pays en soit bouleversé.